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[50 ans] Calcul scientifique

50 ans après - Une anecdote du Calcul Scientifique

Dérouleurs de bandes magnétiques des ordinateurs IBM 360.
© en.wikipedia.org

par A. Filhol, 2021

L'ILL avait vraiment fait le bon choix

Vers 1974-75, j'avais besoin d'un programme FORTRAN qui était stocké sur bande magnétique pour IBM 360 à l'UJF car trop gros pour être mis sur cartes perforées. Il fallait donc le copier d'une bande sur une autre. Facile me direz vous ? Ben non !

Mes collègues de la fac ont d'abord longuement cherché qui pourrait bien avoir le jeu de cartes perforées miracle. Ce dernier, 15 cm de cartes "SYSIN DD" et autres totalement cryptiques, était censé permettre cet exploit en batch (bien sûr). Cela paraît incroyable maintenant mais l'opération ne pouvait être faite qu'en batch (c'est-à-dire placée dans une file d'attente).

On soumet donc le job et ça rate avec, sur le listing, des insultes tout aussi cryptiques que les cartes ci-dessus. Nous allons à la clinique informatique (ancêtre de la hotline) où plusieurs gourous faisaient permanence avec pas mal de suffisance.
"Vous voulez copier d'une bande à l'autre ? Houlala, mais on ne fait jamais ça !"
Après une heure d'effort et 4 experts plongés dans des mètres linéaires de doc et beaucoup de cartes SYSIN DD abstruses, la bande n'était toujours pas copiée.

Un de leurs collègues, responsable d'un CII IRIS 80 (ordinateur français), passe par là et me dit avec des airs de conspirateur :
"Laisse tomber IBM, c'est nul. CII et son OS Siris 8 offrent des outils qu'ils n'ont pas !"
Effectivement, des actions comme la duplication de bande pouvaient (théoriquement) être pilotées de la console opérateur. Wouahhou ! Vachement moderne ! Toutefois, malgré bien des montages/démontages et des commandes compliquées, lui aussi échoue. Que faire ?

Le DEC system 10 de l'ILL en 1974 avec Jean-Louis Lagier aux commandes et Etienne Métreau à sa gauche.
La seconde baie en partant de la droite est celle des DECtapes, la troisième est l'unité centrale avec un lecteur optique de bande perforée servant au boot. On ne voit ni les dérouleurs de bande magnétique ni les disques durs amovibles à plateaux.
©1974 ILL, Grenoble
Le DEC system 10 en 1974.
De gauche à droite au fond, les dérouleurs de bandes magnétiques, l'unité de DECtapes, l'unité centrale. Sur le bureau on voit un terminal DEC GT40.
©1974 ILL, Grenoble

Finalement j'ai volé cette bande convoitée (je ne vous dis pas le stress !), je l'ai emportée à l'autre bout de Grenoble à l'ILL et son merveilleux DEC PDP 10 (DEC system 10). L'OS du DEC10 avait une commande COPY unique permettant de copier de n'importe quel médium vers n'importe quel autre (disque, bande magnétique, ruban perforé, cartes, DECtape, etc.), un truc totalement impensable pour les autres OS. Bref, en 5 minutes la copie bande à bande était faite. Je suis immédiatement retourné à l'IMAG et j'ai eu la chance de pouvoir replacer la bande dans le rack sans être vu. Ouf !

Je vous raconte ça pour vous faire toucher du doigt que le DEC PDP 10 reléguait au rang de vieilleries les machines CII, IBM et CDC, auxquelles j'avais accès, un peu comme l'OS du Macintosh donnait un coup de vieux au DOS de Microsoft. Le DEC PDP 10 travaillait en temps partagé et en mode interactif avec une merveille d'OS simple et efficace. Les commandes étaient si intuitives que je n'ai jamais eu besoin d'une doc, même pour les trucs les plus bizarres (et je ne m'en suis pas privé), de quoi faire une honte totale aux Unix modernes avec leurs commandes et options impossibles à mémoriser. A noter que DEC n'a pas fait aussi bien avec le RT11 ou le RSX11M des PDP11 dont l’ILL a beaucoup usé.
L'OS du DEC 10 était tellement efficace que le centre de calcul de l'ILL était ouvert (pas de portes, pas de guichet, pas de technopape), chose unique en France et sans doute ailleurs. N'importe quel scientifique pouvait prendre la clé du DEC 10, le démarrer la nuit ou le week-end, monter/démonter les disques et les bandes, etc. au prix d'une petite heure de formation ... et il n'y a jamais eu l'ombre d'un problème. Ce n'était pas envisageable sur les machines des concurrents.

Bernard Jacrot dans les années 70

Notre directeur adjoint, Bernard Jacrot a dû se battre contre le CEA, au point de risquer sa carrière, pour avoir ce DEC 10. Je dois dire que ce que j’ai vu de la solution CEA (conséquence du célèbre plan calcul français) me fait frémir rétrospectivement. Par exemple, le MITRA du CEA-Grenoble (CENG) était incapable de faire du temps partagé, son OS, complètement obsolète, n'était pas capable d'adresser la totalité de la mémoire, etc., etc. C'était tellement à côté de la plaque que des labos CNRS, forcés d'acheter français (hé oui!), se trouvaient contraints d'écrire des OS maison pour pouvoir travailler. J'ai le souvenir que la CII ayant livré au CENG une nouvelle version de son OS, elle avait dû doubler gratuitement la mémoire de la machine pour que celle-ci puisse simplement démarrer.

Note:
Selon Mathurin Le Sourne il n'y a eu que 4 ou 5 PDP10 (DEC System 10) en France mais le CERN en avait un et c’est là que l’ILL s’est convaincu que les autres fabricants, IBM en tête, avaient une guerre de retard.

Dernière mise à jour: 14 June 2022