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2014- Pierre Aldebert

1975-1979, les histoires neutroniques d'un thésard ILL

Schéma d'un four hautes températures pour diffractomètre à neutrons
Aldebert P. et al., Revue Phys. Appl. 19 (1984) 649-662.
Photo de l'intérieur d'un four équipé avec un écran en feutre de graphite
Aldebert P., thèse, Toulouse, 1980

par Pierre Aldebert (mise en page Alain Filhol)

J’ai travaillé en temps que thésard à la fois à l'ILL et au CEA/DRF (Division Recherche Fondamentale) pendant cette période. En effet, j'avais débuté une thèse sur les oxydes réfractaires au four solaire de Mont-Louis à Font Romeu (Pyrénées orientales) et Bernard Dreyfus, alors directeur français adjoint de l’ILL, m’avait recruté pour la continuer à Grenoble. En effet, utiliser la diffraction neutronique (DN) était une bonne idée pour tenter de déterminer la structure "in situ" de poudres d’oxydes portés à très haute température (>2000°C) et, DN, c’était justement le nom du laboratoire du CEA placé sous la direction scientifique de M. Erwin Felix Bertaut.

J’ai d'abord testé le prototype de multidétecteur linéaire (dit la banane en raison de sa courbure) mis au point par l’ADN, pardon la DN, sur le réacteur Siloé, avant de travailler sur une réplique à l’ILL qui deviendra la manip D1B. Mais je ne pouvais attendre que les instruments soient prêts et, comme convenu avec mon patron de thèse et Bernard Dreyfus, le chargé de gestion de DN, Georges Roult, me permit de venir y travailler avec son thésard Jean-Louis Buevoz dit Lebu. Ce dernier, futur responsable de D1B à l'ILL, finissait de tester sur le réacteur Mélusine un spectromètre de diffraction en temps de vol (TOF en franglais) qui semblait être une technique bien adaptée à la spécificité de mes manips.

A présent il ne faut pas vous attendre à la grande histoire de l'ILL ou du DRF, bien mieux décrite par plusieurs collègues, en majorité mes ex-chefs de la période débutant en 1984. J’étais donc dans mon petit univers clos au DRF, uniquement focalisé sur ma thèse, ignorant jusqu’au travail d’autres personnes de DN faisant, qui de la diffraction magnétique (vous pensez bien qu’à plus de 2000°C, ce n’était pas mon problème), qui du 4-cercles sur des monocristaux ou encore des courbes de dispersion de phonons en diffusion inélastique des neutrons, etc.

Voici donc quelques petits faits divers authentiques, où le facteur humain a toujours joué un rôle important. Ils me sont tous arrivés durant ma thèse et incontestablement ils m’ont bien marqué puisque je les revis ici comme si c’était hier.

Elle ira loin cette petite

Mon premier souvenir mémorable de cette période se passe dans le cadre du côtoiement quotidien du technicien de la manip TOF, un certain André Ciprelli (Ciprel pour les familiers), grand sportif en particulier cycliste devant l’éternel, qui effectuait à vélo les nombreux allers et retours C5-Mélusine. Ce n’était pas même un échauffement pour ce quadra/quinqua qui roulait, je ne sais plus combien, de centaines de kilomètres par semaine. Depuis que son fils Patrice était en équipe de France de ski, il l’entrainait à vélo le week-end et à l’entendre, ils n’avaient aucun rival dans l’Y grenoblois.
Un lundi matin, on retrouve un Ciprel tout agité, le verbe haut qui nous dit : "Il nous est arrivé une chose incroyable à Patrice et à moi, ce week-end :

On s’est fait battre ! Et devinez par qui ? Une femme, oui la copine de mon fils, une jeunette qui doit peser à peine 50kg toute mouillée. Elle nous a laissé sur place en fin de parcours. Je vous le dis, elle ira loin cette petite.

Dépassant son amour propre, il avait vu juste puisqu’elle épousa Patrice, devint Mme Ciprelli pour l’état civil, mais son nom de jeune fille vous dit sûrement toujours quelque chose, même aujourd’hui, 35 ans après. Vous avez compris, il s’agissait de Jeany Longo, alors inconnue du grand public qui faisait ses premières armes avec... des hommes.

 

 

Faire des vagues

Crédit http://v2.live2times.com/

Dans un autre genre, je n’oublierai jamais une douce soirée de mai 1976 où j’étais le seul expérimentateur présent dans le réacteur Mélusine. Il était piloté par deux conducteurs de pile auxquels, une fois ma manip partie du bon pied, je rendais une petite visite histoire de discuter en prenant un petit café ensemble. J’avais le nez dans mon expérience quand j’entendis l’annonce fatidique "Chute de barres", en clair, c’est le réacteur qui s’arrête et ne délivre plus de neutrons pour des raisons de sécurité diverses.
Je monte donc au niveau du poste de commande pour savoir si le réacteur va repartir, et surtout quand, mais je tombe sur 2 opérateurs perplexes. Ils ont noté l’heure de l’arrêt du réacteur, 21 h et des poussières, mais aucune alarme ne leur permet de savoir pourquoi. Ils décident alors très rapidement d’aller jeter un œil à la profonde piscine d’eau légère au fond de laquelle se trouve le cœur de pile. Je les suis donc et arrivés à la passerelle qui surplombe la piscine, un spectacle surréaliste nous attend : il y a des vaguelettes qui s’entrecroisent après avoir ricoché sur les parois. Rien ne semble anormal et pourtant ce n’est pas la surface habituellement plane et immobile ! Les manips me semblant râpées pour la soirée et aussi vaguement inquiété par les vagues, sans faire de vagues je quitte le réacteur me disant que moi, thésard, je n’ai aucune raison de jouer les héros si la situation évoluait mal. Les portes du sas fonctionnent bien, je sors soulagé et je rentre chez moi.
Le lendemain matin la radio annonce qu’un violent tremblement de terre de magnitude 6,4 a secoué le nord-est de l’Italie dans la région du Frioul à 21h06. Bien que situées à 600 km de là, les 3 tours de l’ile verte ont très sensiblement oscillé créant un début de panique dans les étages supérieurs. Sur le terrain les italiens dénombreront pas loin de 1000 morts. Dans le cas du réacteur, on n’avait rien senti au sol mais les ondes sismiques avaient du remonter dans le béton armé contenant la piscine, le faire vibrer et communiquer à l’eau de surface de cette dernière l’énergie ad hoc pour faire de petites vagues.

Sainte Barbe

Sainte Barbara, patronne de l’artillerie
Crédit http://uir16ga.unblog.fr

A l’époque, à l'ILL et en DN, il y avait les gens qui faisaient de la diffraction sur des poudres, et les autres qui travaillaient sur des monocristaux. Les premiers, ILL et CEA confondus, avaient l’habitude de fêter la Sainte Barbe qui, comme chacun sait, est la sainte patronne des sapeurs-mineurs et des artilleurs qui militairement utilisent tous des poudres (autrefois la bonne vieille poudre à canon). Nous dinions donc en ville, Monsieur Bertaut le futur académicien (en 1979) était même là et dès le 4 décembre 1975, je fus invité à la fête. Certains poussaient la chansonnette et arrivé à mon tour, je leur interprétai une parodie de mon cru inspirée par la consonance des paroles françaises mises sur la fameuse truite de Schubert :

Dans le cristal limpide
du dichlorure d’argent,
quelques neutrons rapides
se propageaient gaiement,
assis près de ma télétype,
je contemplais malheureux,
de leur course rapide
le bruit de fond hideux (bis)

(pour comparer vous trouverez l’original sur internet). Les gens rirent beaucoup, même Mr Bertaut chez lequel, j’ai pu le constater par la suite car je l’ai souvent revu jusqu’à sa disparition en 2003, le rire était très exceptionnel.

Chasse nocturne

Continuons encore avec une petite anecdote récurrente nocturne car à l’époque il n’y avait aucun problème pour le travail de nuit or j’avais souvent des neutrons nocturnes disponibles puisque chacun sait que les réacteurs nucléaires fonctionnent par cycles continus de plusieurs semaines. Je pratiquais à l’époque la chasse nocturne en 4L histoire de me ramener un des lapins qui pullulaient au CEN-G pour améliorer l’ordinaire (H2 n’était pas terrible, ni même H1 !). Bien éblouis par les phares, il suffisait de bien viser pour les faire passer entre les roues et non sous une roue pour récupérer une bestiole occise mais pas abimée si l’on excepte le crâne.

J’avais entendu dire à l’époque qu’un gardien avait eu des ennuis pour avoir chassé ces petites bêtes à la torche électrique et au manurhin, un révolver que le personnel de la FLS portait à la ceinture et dont les munitions n'étaient pas destinées à rigoler au poste de garde !

Avant Vigie Pirate orange

Dispositif de chauffage en place sur le diffractomètre D1B
Aldebert P., thèse Toulouse, 1980

A partir de 1976, quand j’ai commencé les manips à l’ILL, ma base technique et logistique était toujours au DRF car c’était là que Ciprel m’avait construit un second four plus optimisé que le précédent amené de Font Romeu.
En manip sur D1B ou autres machines, il m’est quelques fois arrivé de faire des allers et retours ILL-DRF pour faire une réparation minute si je n’avais pas la pièce de rechange ad hoc sous la main. La journée c’était bon, Ciprel venait à mon secours, la nuit c’était différent car Lebu qui connaissait bien mon four et mes échantillons, en post doc à l’ILL, était passé à d’autres activités, et il n’était pas toujours disponible pour me donner un coup de main. Bref j’ai connu quelques soirées de panique, rares heureusement, où je fonçais au DRF, passais sans encombre le poste de garde car j’avais une autorisation permanente de travail hors heures ouvrables signée du chef de service. A chaque fois les gardiens devaient se lever, aller ouvrir à la main les grilles qui donnaient directement sur la rue des martyrs puis refermer derrière moi. C’est sûr que plusieurs fois dans une même nuit, les gardiens commençaient à me bénir en me demandant si j’étais sûr de n’avoir rien oublié cette fois... d’accord mais si j’avais besoin de tourner ou de percer dans l’urgence, je ne pouvais discrètement embarquer les machines avec moi, surtout dans une 4L. En effet personne n’avait accès à l’atelier principal de l’ILL surtout pas des thésards et de nuit.

Donc un soir alors que je regagnais dare-dare l’ILL, un chauffeur de poids lourd m’arrête un peu avant le poste de garde (au milieu de la route à l’époque) et me demande :

Le gros réservoir (que l’on distinguait dans la pénombre) c'est bien le RHF ?

Je le conforte tandis qu’il m’explique qu’il n’a vu que des indications ILL et ajoute :

Oui, je travaille pour la société x de ? (j’ai oublié les noms) Je dois livrer ce soir le combustible pour le prochain cycle du RHF. On a juste eu un peu de retard.

Je commence à bafouiller

Vous avez de lulu, l’u, l’uranium enrichi dans le camion ?

Il me répond calmement en m’affirmant que ce n’est pas radioactif et je lui demande de me suivre jusqu’au poste de garde. Le terrorisme international n’avait pas pris à l’époque la dimension qu’il a aujourd’hui mais je ne pu m’empêcher de penser que ce brave type tout seul avait peut être dans son camion de quoi se fabriquer, pour peu qu’on soit un bricoleur averti, une bombe A, de mauvaise qualité certes mais A tout de même.

Petit rappel pour les jeunes générations qui n’étaient pas encore nées

Teletype ASR-33

La télétype était le terminal de commande informatique de l’époque (je n’avais jamais vu ça dans mon précédent labo où l’on calculait encore avec des machines à manivelle mais quand même électriques). Il comportait un clavier, une imprimante à marteau et un lecteur/perforateur de rubans.
Lors des mesures, il en sortait donc des rubans perforés qu’on allait porter chez Bassi, le responsable de l’informatique du DRF. Son ordinateur principal, le Mitra 15, n’étant pas assez puissant pour nos calculs, on transformait les rubans en cartes perforées et l'on amenait ensuite nos kilos de cartes au centre de calcul de l’IMAG sur le campus car c’est en effet là que l’on trouvait les seuls gros IBM de la région. On repassait le lendemain pour récupérer, là encore je ne sais plus combien de kilos de papier dont on ne récupérait que quelques chiffres avant de livrer le verso aux enfants des écoles pour qu’ils puissent dessiner.
Ce n’est qu’à l’ILL que je découvris deux machines collectives d’acquisition qui répondaient aux doux noms de Carine (Télémécanique T2000) et Nicole (2 calculateurs TR 86 d'AEG-Telefunken) et qui transféraient toutes leurs données sur le PDP10 (DEC System 10), un assez puissant et surtout moderne ordinateur qui traitait les données de la vingtaine de manips de l’ILL. On l’utilisait en temps partagé et parmi la bonne quinzaine de terminaux plus modernes que les télétypes, j’y découvris les premiers terminaux graphiques sur écran. Je referme ici cette période antédiluvienne de l’informatique.

Dernière mise à jour: 21 March 2014